Volume 02 | Communication Numérique

Fandoms et Hatedoms

Construire des communautés politiques de haute intensité.

La Tactique

Dans un monde d'identités complexes et fragmentées, les communautés construites autour d'émotions partagées sont devenues plus pertinentes que jamais — elles offrent du lien, des récits communs, une participation active et un sentiment d'appartenance.

Un fandom est une communauté nourrie par une passion partagée ; un hatedom se forme autour d'une aversion commune. Emprunté à la culture pop, ce modèle peut devenir une tactique politique puissante — en aidant à construire avec votre base des liens plus profonds et chargés d'émotion.

Un fandom politique se concentre sur l'authenticité et l'humanité d'un dirigeant — en mettant en avant des histoires personnelles, des épreuves traversées et des moments informels qui reflètent des valeurs fondamentales. Un hatedom, à l'inverse, unit les gens par une opposition partagée, transformant la critique en moteur d'action collective.

Qu'ils soient construits de toutes pièces ou développés en partenariat, les fandoms et les hatedoms apportent intensité, portée et authenticité — et démultiplient l'élan émotionnel de votre mouvement.

Pourquoi ça marche

  • L'émotion alimente la mobilisation. Des sentiments forts — positifs ou négatifs — poussent les gens à agir, et pas seulement à observer passivement.
  • Les communautés créent de l'élan. Les fandoms et hatedoms actifs génèrent des vagues d'engagement qui amplifient la portée politique.
  • La passion se propage à travers les réseaux. Quand les gens tiennent profondément à une cause, ils la partagent, recrutent et attirent d'autres personnes dans le mouvement.
  • Le fun nourrit l'énergie. L'humour et la satire rendent l'engagement politique dynamique, social et contagieux.

Comment ça marche

1. Cartographier, analyser, apprendre

Repérez-les et trouvez ce qu'ils ont en commun. Étudiez leurs tactiques, leurs contenus et leur manière d'engager les gens. Ce type de cartographie vous aide à identifier les fandoms avec lesquels vous pouvez créer des liens — et vous montre comment construire le vôtre.

2. Comprendre les clés qui font fonctionner un fandom (ou un hatedom)

Une fois que vous connaissez bien d'autres fandoms actifs, vous serez en mesure d'interpréter et d'utiliser les leviers habituels pour lancer un fandom politique (ou un hatedom).

Humanité et authenticité

Construire un fandom politique implique de mettre en avant les aspects authentiques d'un dirigeant et de souligner le système de valeurs qu'il exprime, généralement à travers des sujets liés au mode de vie, avec une bonne dose d'images informelles du quotidien. Un fandom politique n'est pas un espace pour le discours politique traditionnel, mais plutôt pour des histoires personnelles, des défis surmontés et des réussites individuelles qui peuvent être partagés.

Récit émotionnel

Un fandom politique s'appuie sur un récit émotionnel. Il ne cherche pas à informer — il cherche à créer du lien. Les fandoms ne sont pas des espaces pour débattre de propositions de politiques publiques ou faire la promotion de discours depuis une tribune, mais pour partager des aspects de la vie personnelle qui peuvent être reliés, comme des métaphores, à des messages politiques.

Fun, mèmes et informations en coulisses

Les fandoms nourrissent leurs fans avec du contenu cool sur leurs idoles, des mèmes drôles, des actualités brûlantes et des nouvelles des coulisses. Fournir du matériel unique et engageant maintient le fandom en vie et donne aux fans envie de revenir.

Participation active

Les fandoms prospèrent grâce à des abonnés actifs et à un fort sentiment d'appartenance. Stimulez la participation avec des missions ou activités simples. Créez un espace où les membres peuvent contribuer — que ce soit en créant du contenu, en rejoignant des événements ou simplement en étant présents.

Respect

Respecter les opinions différentes est essentiel pour construire la confiance et une vraie connexion. Fixez des règles simples qui protègent la liberté d'expression tout en veillant à ce que chacun soit traité avec respect.

3. Construire votre propre fandom (ou hatedom)

Vous avez les ingrédients — il est maintenant temps de construire votre fandom. Utilisez cette ligne directrice. Restez actif sur les réseaux sociaux et publiez régulièrement. Appuyez-vous sur vos réseaux, vos partenaires, vos influenceurs et la couverture médiatique pour faire passer le message et donner de la force à votre lancement.

4. Continuer à analyser, continuer à améliorer

Gardez un œil attentif sur votre fandom (ou hatedom). Suivez ce qui fonctionne — et ce qui ne fonctionne pas — en surveillant l'engagement, les retours et le sentiment de la communauté. Cette analyse continue vous aide à repérer les tactiques gagnantes et les points à améliorer.

La capacité d'adaptation est essentielle. En restant à l'écoute de l'évolution des intérêts et des besoins de vos abonnés, vous pouvez ajuster votre stratégie et garder votre fandom politique actif, pertinent et en croissance.

Conseils

A. Orienter les abonnés vers des groupes WhatsApp

Pour favoriser des liens plus intimes, vous pouvez aussi orienter les fans (ou les haters) vers un système de groupes WhatsApp (ou le service de messagerie le plus courant dans votre pays) afin de maintenir des interactions quotidiennes avec eux. Offrir des espaces plus privés dans les applications de messagerie permet aux gens de s'ouvrir davantage, et interagir dans un environnement contrôlé et de plus en plus familier renforce les liens entre eux. Ces groupes deviendront votre base la plus engagée, et ces abonnés fidèles élargiront sans aucun doute la portée de vos messages politiques aux moments clés d'une campagne.

B. Faire preuve de discernement et de prudence dans l'usage de la peur

Un hatedom implique inévitablement des contenus qui suscitent un sentiment d'inquiétude face au chaos, au désastre et à l'irresponsabilité de vos adversaires politiques autoritaires. Cependant, il est crucial d'introduire et d'ancrer des peurs tangibles et factuelles. Une erreur fréquente consiste à s'appuyer sur des peurs abstraites — comme la « rupture », le « dictateur » ou le « fascisme » — qui mobilisent rarement de manière efficace. Si le contenu repose trop fortement sur la peur, cela nuira à votre crédibilité et se retournera contre vous, simplement parce que cela rebutera les gens. La clé d'un hatedom réussi est de trouver le bon équilibre dans le facteur peur tout en le mêlant à des contenus amusants et engageants. Il vaut souvent mieux se moquer des dirigeants autoritaires que de les présenter comme des figures puissantes.

Qui l'a bien fait ?

Brésil : Lulaverso et Bolsoflix

Organiser les fans et les haters

Lulaverso — un fandom autour de Lula — a émergé au Brésil pour mobiliser des électeurs qui admiraient Lula sans être encore politiquement actifs. Son équipe de campagne a vu la nécessité d'aller au-delà des soutiens traditionnels du Parti des travailleurs (PT) et d'engager les gens à un niveau plus profond, plus émotionnel. Cela signifiait créer une nouvelle marque et un nouveau langage visuel pour les atteindre.

Lulaverso a délibérément évité les contenus politiques traditionnels sur Lula et la scène politique brésilienne. À la place, il s'est appuyé sur des espaces plus accessibles comme les potins et le divertissement. L'objectif était de faire évoluer l'image de Lula, d'un politicien sérieux et « ennuyeux », vers celle de quelqu'un de dynamique, accessible et amusant.

Il mettait en lumière le côté humain de Lula — le dirigeant charismatique qui avait obtenu de véritables avancées pour le Brésil — tout en projetant cette image positive vers l'avenir.

La campagne devait aussi atteindre les jeunes générations qui n'avaient pas connu les précédents mandats de Lula. L'accent était mis sur tout ce qu'il avait fait pour le pays et pour sa population. Ce qui a particulièrement marqué, c'est à quel point les réactions à Lulaverso différaient de celles observées dans les campagnes politiques classiques — ce qui a conduit l'équipe à donner la priorité aux indicateurs d'engagement et à l'analyse qualitative pour mieux comprendre son impact.

"Lulaverso nous a permis de créer un lien émotionnel avec celles et ceux qui voyaient Lula comme bien plus qu'un simple politicien. Nous l'avons humanisé, rendu accessible, et nous avons donné aux gens le sentiment de faire partie de quelque chose de plus grand qu'une simple campagne politique."

Bolsoflix — un hatedom construit autour de Bolsonaro — a adopté l'approche inverse. Au lieu d'inspirer le soutien, l'objectif était de canaliser une colère déjà existante en mettant en lumière les aspects les plus controversés de sa présidence. Alors que Lulaverso cherchait à construire de l'amour pour Lula, Bolsoflix a été conçu pour détourner les gens de Bolsonaro.

Construire des fandoms ou des hatedoms n'est pas facile, mais les hatedoms s'accompagnent souvent d'une cohésion plus immédiate. Les gens ont tendance à être plus enclins à exprimer leur mépris pour les politiciens que leur admiration. Les deux campagnes se sont appuyées sur des leaders d'opinion clés et des médias, tout en alimentant l'engagement via des groupes WhatsApp et les réseaux sociaux pour déclencher une dynamique virale.

"Avec Bolsoflix, nous avons évité d'utiliser une peur excessive ou abstraite. Nous nous sommes concentrés sur les échecs concrets de Bolsonaro, mais en les mêlant à l'humour et à la satire. La moquerie était plus efficace que la peur, parce que les gens se connectaient mieux à la critique sans se sentir submergés."

Thaïlande : Move Forward Party

Des fans aux champions politiques

À l'approche des élections générales thaïlandaises de 2023, le Move Forward Party (MFP) a construit l'un des fandoms politiques les plus engagés de l'histoire récente, transformant ses soutiens de simples admirateurs passifs en acteurs politiques actifs. Ce fandom, connu sous le nom de Dom Som (un jeu de mots entre « fandom » et la couleur orange du parti), a émergé à la fois en ligne et hors ligne, façonnant de manière significative la campagne et la trajectoire politique du MFP.

Au cœur de ce fandom se trouvait le chef du parti, Pita Limjaroenrat, qui a construit un lien émotionnel avec le public en se présentant comme un « héros ordinaire ». Il a mêlé culture pop et politique, faisant de sa mode vestimentaire, de ses goûts musicaux et de sa vie personnelle une partie de l'histoire de la campagne. La marque personnelle de Pita a posé les bases d'un fandom qui s'est ensuite développé autour de l'identité plus large du MFP. Il a partagé des moments intimes avec sa fille sur des plateformes comme Instagram, renforçant un « statut de célébrité » qui a trouvé un écho chez les jeunes électeurs. Cette approche a transformé des abonnés occasionnels en fans fidèles, émotionnellement investis dans sa réussite.

Si Pita était le visage initial de Dom Som, la véritable étincelle est venue du combat du mouvement contre l'establishment politique. Les efforts du gouvernement pour bloquer le MFP — en interdisant son prédécesseur, Future Forward, et en disqualifiant Pita pour l'empêcher de devenir Premier ministre — ont transformé le parti en symbole de résistance et d'espoir.

La stratégie inclusive du MFP a approfondi l'engagement en invitant les membres à co-créer du contenu et à façonner les politiques à travers des initiatives comme le Think Forward Center. Le parti a aussi présenté des leaders de protestation comme candidats, mêlant activisme et politique institutionnelle. Cette approche faisait écho aux récits de la culture pop, présentant le MFP comme l'outsider affrontant des pouvoirs enracinés — à l'image des héros de Harry Potter ou de Hunger Games.

De manière cruciale, Dom Som a activement façonné les décisions du parti. Lorsque le parti a cherché à former une coalition avec Korn Chatikavanij, un politicien lié à de précédents coups d'État militaires, une vague de rejet public a éclaté. Le hashtag viral #มีกรณ์ไม่มีกู ("Si vous avez Korn, vous ne m'avez pas") a forcé le MFP à abandonner l'alliance. Ce moment a souligné la puissance du fandom du MFP, non seulement comme base de soutien, mais aussi comme force capable de demander des comptes au parti — un contraste saisissant avec la loyauté politique traditionnelle enracinée dans des systèmes de patronage.

Le fandom a aussi maîtrisé les stratégies numériques, en particulier sur TikTok, où des militants organiques ont créé et partagé volontairement du contenu, des mèmes aux vidéos virales. Des plateformes comme @Thailanddebate ont monté les moments clés des débats, présentant les représentants du MFP comme victorieux. Cet activisme numérique de terrain a aidé le MFP à dominer les récits en ligne et à se connecter avec des publics plus jeunes qui, autrement, auraient pu rester à l'écart de la politique.

« Un facteur clé de la force du fandom a été la capacité du MFP à écouter les préoccupations du public et à les intégrer dans sa vision de campagne, à maîtriser le compromis pour unir des groupes divers, et à utiliser l'humour pour percer le bruit politique, désamorcer les tensions et “rire jusqu'à la victoire”. Ces éléments ont transformé l'engagement politique en mouvement culturel. »

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